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De l'équivoque aux médiations : formes de vie, régimes de sens et traduction

Le sens dépend des usages, des pratiques et des cadres dans lesquels les mots circulent.

L'équivoque appartient au fonctionnement ordinaire du langage. Un mot s'inscrit dans des pratiques, des normes, des attentes et des critères de reconnaissance qui orientent son interprétation. Son sens dépend ainsi de ses usages et du réseau d'opérations sociales et historiques dans lequel il prend place.

Jeux de langage et formes de vie

La notion de jeux de langage formulée par Wittgenstein déplace l'analyse vers les usages inscrits dans des formes de vie. Le rapport entre un signe et sa signification reste important, mais il ne suffit pas à expliquer ce que les interlocuteurs font avec les mots.

Dès lors, l'identité apparente du vocabulaire ne garantit nullement l'identité du sens. Deux interlocuteurs peuvent employer le même terme dans une syntaxe analogue tout en l'inscrivant dans des jeux de langage distincts, c'est-à-dire dans des configurations pratiques où diffèrent à la fois les objets pertinents, les attentes normatives, les modes de validation et les finalités de l'énonciation.

THÈSE CENTRALE

L'incompréhension peut résulter de cadres pragmatiques différents, même lorsque les interlocuteurs partagent le même vocabulaire.

Régimes de sens

Un régime de sens est un cadre relativement stabilisé dans lequel un terme reçoit sa portée et ses conditions d'emploi. Il associe des objets jugés pertinents, des critères de validité, des modes de preuve et un horizon pratique ou cognitif.

Des termes comme justice, douleur, preuve, temps, vérité ou responsabilité circulent entre plusieurs régimes de sens sans conserver pour autant une identité fonctionnelle stricte. Le mot justice, par exemple, ne renvoie ni aux mêmes procédures de légitimation, ni aux mêmes attentes, ni aux mêmes critères d'évaluation selon qu'il s'inscrit dans un discours moral, un dispositif juridique ou une critique politique.

La science comme cadre opératoire

Les sciences instituent des cadres opératoires dans lesquels les concepts reçoivent un usage contrôlé. Un concept scientifique relie une définition, des opérations, des méthodes de validation et un domaine d'application.

L'exigence scientifique de définition constitue la condition même d'une communicabilité rigoureuse entre des sujets dont les expériences, les présupposés et les habitudes interprétatives peuvent différer substantiellement. La réduction de l'équivoque procède moins d'une purification absolue du langage que de l'institution d'un cadre commun d'opérations et de validation.

L'équivoque comme indice heuristique

L'équivoque peut gêner la compréhension immédiate tout en révélant les frontières entre régimes de sens. Elle conduit les interlocuteurs à expliciter leurs présupposés, leurs normes et leurs attentes.

La traduction inter-régimes

L'analyse doit préciser ce qu'un terme signifie dans son cadre d'origine et les opérations nécessaires pour le reprendre, le transformer ou le limiter dans un autre.

Cette traduction ne s'opère jamais par simple équivalence lexicale. On ne passe pas d'un régime à l'autre en substituant un mot à un autre, mais en construisant un espace intermédiaire au sein duquel des objets hétérogènes peuvent devenir au moins partiellement commensurables.

Six opérateurs de traduction

La formalisation : un vécu, une norme ou une intuition doivent souvent être reformulés dans une syntaxe compatible avec le régime d'accueil. La formalisation est à la fois un pont et un filtre.

L'objectivation par indicateurs : pour qu'un régime expérimental puisse accueillir un contenu issu d'un régime clinique, il faut souvent construire des marqueurs observables, comparables et répétables. Aucun de ces indicateurs n'est la chose elle-même. Ils ne sont que des médiations partielles.

L'institution : entre régime moral et régime juridique, la médiation ne s'effectue pas seulement par concepts, mais par dispositifs sociaux stabilisés. Le droit ne traduit pas directement la morale. Il sélectionne, filtre, codifie et hiérarchise.

La procédure : deux régimes peuvent communiquer non parce qu'ils partageraient une substance commune, mais parce qu'ils acceptent une séquence commune de traitement.

L'interprète ou le médiateur expert : des figures hybrides qui savent circuler entre plusieurs cadres sans les confondre totalement. Des passeurs de validité.

Les objets-frontières : certains objets sont précisément élaborés pour être utilisables dans plusieurs régimes sans avoir exactement le même sens dans chacun d'eux. Une échelle de douleur, un dossier médical, la notion de préjudice, la catégorie de consentement fonctionnent souvent comme des objets-frontières.

Logique de négociation : toute traduction sélectionne certains aspects, en perd d'autres et peut en faire apparaître de nouveaux. Le régime d'accueil exerce aussi un pouvoir en imposant ses critères de validité.

Modèles de passage

On peut distinguer le modèle de réduction (un régime est converti dans un autre en perdant une part de sa spécificité), le modèle de correspondance (équivalences partielles), le modèle de traduction contrôlée (règles du passage et pertes admissibles explicites) et le modèle dialogique (chaque régime conserve son autonomie tout en acceptant d'être modifié par le contact avec l'autre).

SYNTHÈSE

La communication entre régimes hétérogènes repose sur des médiations qui produisent une compatibilité partielle, localisée et révisable. Une traduction rigoureuse explicite ses opérations, ses pertes, ses critères de validité et les transformations qu'elle impose au contenu traduit.