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2026

De l'équivoque aux médiations : formes de vie, régimes de sens et traduction

L'équivoque sémantique possède une dimension structurelle. Le sens est une fonction d'usage, pas une entité substantielle.

Épistémologie · Sémantique

L'équivoque sémantique ne saurait être réduite à une imperfection contingente du langage ordinaire. Elle possède une dimension structurelle, en tant qu'elle procède de l'inscription de tout énoncé dans une forme de vie déterminée. Un mot n'est jamais un simple signifiant disponible dans l'abstraction d'un système lexical. Il est toujours pris dans un ensemble de pratiques, de normes, d'attentes, de gestes interprétatifs et de critères de reconnaissance qui conditionnent son intelligibilité.

Dans cette perspective, le sens ne peut plus être conçu comme une entité substantielle attachée une fois pour toutes au mot lui-même. Il doit plutôt être compris comme une fonction d'usage, ou plus précisément comme une position au sein d'un réseau d'opérations socialement et historiquement situées.

Jeux de langage et formes de vie

Cette thèse, dont on trouve une formulation décisive chez Wittgenstein à travers la notion de jeux de langage, engage un déplacement théorique majeur. Le problème du sens ne relève plus prioritairement d'une sémantique conçue comme rapport stable entre signe et signification, mais d'une pragmatique des usages inscrits dans des formes de vie.

Dès lors, l'identité apparente du vocabulaire ne garantit nullement l'identité du sens. Deux interlocuteurs peuvent employer le même terme dans une syntaxe analogue tout en l'inscrivant dans des jeux de langage distincts, c'est-à-dire dans des configurations pratiques où diffèrent à la fois les objets pertinents, les attentes normatives, les modes de validation et les finalités de l'énonciation.

THÈSE CENTRALE

L'incompréhension ne doit pas être pensée comme un accident secondaire survenant malgré une communauté préalable de sens. Elle peut constituer l'effet normal de l'hétérogénéité des cadres pragmatiques dans lesquels les mots prennent fonction.

Régimes de sens

On entendra par régimes de sens des cadres relativement stabilisés au sein desquels un terme reçoit sa pertinence, sa portée et ses conditions d'emploi. Chaque régime se caractérise par quatre dimensions : un certain type d'objets admissibles ou pertinents ; des critères de réussite ou de validité spécifiques ; des modes de preuve distincts ; et un horizon d'attente, c'est-à-dire une certaine visée pratique ou cognitive de l'acte de parole.

Des termes comme justice, douleur, preuve, temps, vérité ou responsabilité circulent entre plusieurs régimes de sens sans conserver pour autant une identité fonctionnelle stricte. Le mot justice, par exemple, ne renvoie ni aux mêmes procédures de légitimation, ni aux mêmes attentes, ni aux mêmes critères d'évaluation selon qu'il s'inscrit dans un discours moral, un dispositif juridique ou une critique politique.

La science comme cadre opératoire

Les sciences ne se contentent pas de définir plus rigoureusement certains termes du langage courant. Elles instituent des cadres opératoires au sein desquels des concepts peuvent recevoir un usage contrôlé. Un concept scientifique ne doit donc pas être compris comme une simple étiquette référentielle, mais comme un nœud fonctionnel dans un réseau d'opérations méthodiquement réglées.

L'exigence scientifique de définition constitue la condition même d'une communicabilité rigoureuse entre des sujets dont les expériences, les présupposés et les habitudes interprétatives peuvent différer substantiellement. La réduction de l'équivoque procède moins d'une purification absolue du langage que de l'institution d'un cadre commun d'opérations et de validation.

L'équivoque comme indice heuristique

Il convient toutefois de ne pas envisager l'équivoque sous un angle exclusivement négatif. Car si elle constitue un obstacle à la compréhension immédiate, elle peut également jouer un rôle heuristique décisif. L'équivoque révèle les frontières entre régimes de sens. Elle contraint les interlocuteurs à expliciter des présupposés demeurés implicites. Elle rend visibles les opérations, les normes et les attentes qui restaient enfouies dans l'évidence trompeuse de l'usage ordinaire.

La traduction inter-régimes

La question décisive n'est pas seulement de savoir ce que signifie un terme dans un cadre donné, mais d'examiner par quelles opérations un contenu formulé dans un régime peut être repris, transformé, validé, limité ou reconfiguré dans un autre.

Cette traduction ne s'opère jamais par simple équivalence lexicale. On ne passe pas d'un régime à l'autre en substituant un mot à un autre, mais en construisant un espace intermédiaire au sein duquel des objets hétérogènes peuvent devenir au moins partiellement commensurables.

Six opérateurs de traduction

La formalisation : un vécu, une norme ou une intuition doivent souvent être reformulés dans une syntaxe compatible avec le régime d'accueil. La formalisation est à la fois un pont et un filtre.

L'objectivation par indicateurs : pour qu'un régime expérimental puisse accueillir un contenu issu d'un régime clinique, il faut souvent construire des marqueurs observables, comparables et répétables. Aucun de ces indicateurs n'est la chose elle-même. Ils ne sont que des médiations partielles.

L'institution : entre régime moral et régime juridique, la médiation ne s'effectue pas seulement par concepts, mais par dispositifs sociaux stabilisés. Le droit ne traduit pas directement la morale. Il sélectionne, filtre, codifie et hiérarchise.

La procédure : deux régimes peuvent communiquer non parce qu'ils partageraient une substance commune, mais parce qu'ils acceptent une séquence commune de traitement.

L'interprète ou le médiateur expert : des figures hybrides qui savent circuler entre plusieurs cadres sans les confondre totalement. Des passeurs de validité.

Les objets-frontières : certains objets sont précisément élaborés pour être utilisables dans plusieurs régimes sans avoir exactement le même sens dans chacun d'eux. Une échelle de douleur, un dossier médical, la notion de préjudice, la catégorie de consentement fonctionnent souvent comme des objets-frontières.

Logique de négociation : Il n'y a pas de traduction sans sélection, sans perte, sans gain, et sans rapport de pouvoir. Le régime d'accueil impose souvent ses critères de validité au contenu traduit.

Modèles de passage

On peut distinguer le modèle de réduction (un régime est converti dans un autre en perdant une part de sa spécificité), le modèle de correspondance (équivalences partielles), le modèle de traduction contrôlée (règles du passage et pertes admissibles explicites) et le modèle dialogique (chaque régime conserve son autonomie tout en acceptant d'être modifié par le contact avec l'autre).

SYNTHÈSE

La communication entre régimes hétérogènes ne repose pas sur une identité préalable de sens, mais sur la construction de médiations opératoires permettant une compatibilité partielle, localisée et révisable entre des cadres de validité distincts. La véritable question n'est pas de savoir comment abolir l'écart entre régimes, mais comment instituer des formes de passage qui soient à la fois opératoires, critiques et non violentes envers ce qu'elles traduisent.